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En Sierra Leone, le "diamant de la paix" tarde à tenir ses promesses

Rédigé le 04/12/2018
AFP


Emmanuel Momoh embrasse du regard le hameau tranquille semblable à tant d'autres de la province diamantifère de Kono, dans l'est de la Sierra Leone. Un an après la vente d'une pierre exceptionnelle qui a fait la fortune de ce pasteur évangélique, les villageois en attendent encore les retombées.

Vendu aux enchères par le gouvernement pour 6,5 millions de dollars le 4 décembre 2017 à New York, il devait incarner la rupture avec les fameux "diamants du sang", dans ce pays d'Afrique de l'Ouest meurtri par une décennie de guerre civile (1991-2002).

La controverse autour de ces pierres précieuses ayant servi à financer des conflits en Afrique, comme en Angola ou en Sierra Leone, a abouti à la création du régime international de certification dit "de Kimberley", entré en vigueur en 2003, qui fixe les conditions d'exportation des diamants pour ses 75 États membres.

Mais pour la population, "absolument rien ne s'est passé", déplore le pasteur quadragénaire installé à Freetown. C'est lui, détenteur d'une licence de prospection minière, qui emploie les hommes ayant découvert en mars 2017 ce diamant de 709 carats (environ 140 grammes), à proximité du village de Koryardu, parsemé de gros rochers.

"Les enseignants travaillent bénévolement et ils ne sont pas qualifiés", ajoute-t-il.

Un enseignant de la région, Victor Tamba Yopoi, confirme: "Nous ne voyons rien qui montre que des diamants sont extraits ici. Il faut faire en sorte qu'un pourcentage revienne sur place et qu'on le voie, pas uniquement dans les journaux, mais sur le terrain".

Suivant le seul circuit légal pour vendre ce diamant non taillé, le pasteur l'avait remis à l'administration du président de l'époque, Ernest Bai Koroma, qui l'avait baptisé "diamant de la paix".

"J'aurais aussi pu faire sortir le diamant (de Sierra Leone) vers la Belgique, via un passeur local, mais j'étais convaincu que le gouvernement devait s'engager pour aider nos concitoyens, donc je l'ai remis" aux autorités, avait-il expliqué.

En vendant elles-mêmes le diamant, les autorités voulaient encourager les prospecteurs à renoncer aux trafics.

Le gouvernement avait d'abord jugé insuffisante la meilleure offre reçue lors d'enchères organisées en mai à la Banque centrale de Freetown, qui était de plus de 7 millions de dollars. Il s'était alors résolu à vendre le diamant à l'étranger, pour finalement n'en obtenir que 6,5 millions.

Déduction faite de la part due aux cinq mineurs à l'origine de la découverte, Emmanuel Momoh a tiré de la vente environ deux millions de dollars, dont il n'a conservé que la moitié à la suite de dons à des chefs traditionnels, des oeuvres caritatives et des habitants du village, a-t-il indiqué à l'AFP.

L'État a de son côté perçu 60% du produit de la vente, dont un quart, soit environ un million de dollars, devait être alloué à un fonds pour le développement de Koryardu.

Le village n'en a pas toujours pas vu la couleur. Situé au bout d'une piste de 10 km impraticable six mois par an, il n'est toujours pas raccordé au réseau électrique et n'a ni école digne de ce nom, ni centre de santé, a constaté une correspondante de l'AFP.

"Si le gouvernement ne tient pas ses promesses, les gens n'auront plus confiance et n'apporteront plus leurs diamants aux autorités. Pas seulement à Koryardu, mais dans toute la région de Kono", prédit Emmanuel Momoh.

Le contrat d'un million de dollars attribué par l'administration Koroma à une société chinoise pour la construction de la nouvelle école et d'un centre de santé a été gelé après l'arrivée au pouvoir du nouveau président, Julius Maada Bio, élu en avril, expliquent les nouvelles autorités. Après révision, ces projets devraient toutefois être rapidement remis sur les rails.

"Deux ou trois questions devaient être réglées et ce travail est pratiquement achevé. Nous nous attendons à ce que les travaux reprennent avant Noël. La bonne nouvelle, c'est que l'argent est toujours disponible", a expliqué à l'AFP le directeur de la communication de l'Agence nationale des minerais (NMA), Ibrahim Satti Kamara.

"C'est normal qu'il puisse y avoir de la frustration, mais ça devrait changer quand les travaux reprendront", a-t-il dit. "Nous savons que nous avons la responsabilité de mériter cette confiance. C'est pour cela que nous faisons très attention à la manière dont l'argent est utilisé."

En attendant, et pour apaiser l'amertume qui s'installe à Koryardu, le Rapaport Group, maison de vente qui a organisé gratuitement les enchères, a fourni au village en novembre ses 50 premiers panneaux solaires.

"Nous voulons nous assurer que les villageois voient quelque chose de tangible, le temps que le gouvernement s'organise", a déclaré à l'AFP le dirigeant de la société, Martin Rapaport, lors d'un déplacement à Koryardu.