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ENTRETIEN. Malgré la censure, la Kényane Wanuri Kahiu veut célébrer une Afrique pop

Rédigé le 21/09/2018
AFP


Paris - Elle a d'abord fait la fierté de ses compatriotes avant que son film, une romance entre femmes, soit censuré. Avec "Rafiki", sur les écrans français et belges mercredi, la Kényane Wanuri Kahiu entend montrer une image pop et "joyeuse" de l'Afrique.

"D'ordinaire quand vous voyez des Africains à l'écran, ils portent de l'eau sur la tête. Personnellement, je n'ai jamais fait ça, je suis une enfant des villes", racontait la trentenaire à l'AFP pendant le Festival de Cannes. "Rafiki", prévu à partir d'octobre en Suisse, y a été présenté dans la section parallèle "Un Certain Regard", devenant le premier film kényan vu sur la Croisette.

Pour son premier long métrage, Wanuri Kahiu voulait raconter une histoire d'amour "vibrante, moderne et cosmopolite", avec des personnages qui font du skate, portent des tenues sportswear ou des tresses rose bonbon.

"Notre ambition est de s'assurer que l'image de l'Afrique est aussi joyeuse et pleine d'espoir", expliquait la réalisatrice, qui s'est inspirée de la nouvelle "Jambula Tree" de l'Ougandaise Monica Arac de Nyeko. Un choix motivé "par la belle histoire sur un passage à l'âge adulte, et non par l'histoire d'amour lesbienne".

Dans "Rafiki", Kena (Samantha Mugatsia) et Ziki (Sheila Munyiva), deux étudiantes vivant chez leurs parents, se rencontrent, se découvrent et s'aiment dans un pays où "les filles bien deviennent de bonnes épouses" et où l'homosexualité est illégale.

Pudique à souhait, le film mise sur une réalisation sensuelle, privilégiant l'éclosion des sentiments. "La scène d'amour dans le film est très mesurée et attendrissante, les deux personnages ne savent pas ce qu'elles font, elles sont naïves et maladroites et ne se déshabillent même pas", souligne la réalisatrice.

Mais la censure n'a pas été de cet avis, faisant du film une oeuvre "en exil", selon les termes de sa créatrice. "Oui, nous vivons dans une société conservatrice", souligne la jeune femme, qui risque la prison en cas de projection sur le sol kényan.

Elle vient de déposer plainte contre cette décision qui pourrait empêcher le film d'être sélectionnable par le comité des Oscars dans la catégorie meilleur film en langue étrangère.

En attendant, Wanuri Kahiu est ravie de montrer, à travers son film aux couleurs éclatantes, une Afrique moderne, "trop souvent réduite à une région marquée par la guerre, la maladie et la souffrance".

"Ceux qui sont au premier rang pour défendre l'Afrique sont de jeunes artistes pop de tout le continent", lance Wanuri Kahiu, mettant en avant le travail du collectif AfroBubblegum, qui défend des artistes "audacieux et frivoles" en Afrique.

L'ambition de cette plateforme: "promouvoir la joie". "C'est très simple, mais même cela peut nous mettre en difficulté par exemple avec ceux qui trouvaient +Rafiki+ in fine trop optimiste".

Dès 2010, Wanuri Kahiu avait été remarquée avec "Pumzi", son premier court-métrage présenté au festival de Sundance, aux États-Unis. Il s'agissait d'une fable de science-fiction explorant un Kenya post-apocalyptique. Un genre dans lequel elle aimerait replonger pour son prochain film.

"Concernant l'histoire de l'Afrique, on n'entend jamais parler de choses légères mais quand on voit la musique et la danse, ça ne peut pas être uniquement le produit de la souffrance", poursuit-elle, citant la Nigériane Chimamanda Ngozi Adichie, auteure au succès mondial (avec son roman "Americanah") et égérie féministe.

Abordant la question du harcèlement sexuel, la cinéaste rappelle que "le mouvement #MeToo a touché les Kényanes comme partout dans le monde". Mais "dès que vous voyez une femme se lever et prendre la parole, vous savez qu'elle a le pouvoir", dit-elle.

Entendre l'actrice Lupita Nyong'o ("12 Years a Slave", "Black Panther") parler de son expérience avec le producteur Harvey Weinstein a été un signal fort pour la réalisatrice. C'est la preuve que "nous pouvons à la fois être fortes et vulnérables".