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"Papa Hédi", documentaire sur les contradictions intimes du Sinatra tunisien

Rédigé le 25/10/2018
AFP


Lorsque Claire Belhassine a demandé au chauffeur de taxi s'il connaissait l'interprète de la chanson en arabe qui passait à la radio, elle ne s'attendait pas à la réponse: il s'agissait de son grand-père, Hédi Jouini, un monument de la chanson tunisienne.

Élevée en Angleterre, Claire Belhassine découvre alors que son grand-père a marqué six décennies tunisiennes avec 1.070 chansons, 56 opérettes et 900 mélodies, et que ses airs nostalgiques interprétés d'une voix chaude lui ont valu le surnom de "Franck Sinatra tunisien".

Compositeur, joueur d'oud et chanteur populaire, Hédi Jouini est décédé en 1990 à l'âge de 81 ans.

Ses tubes, "Taht il yasmina fi ellil" (Sous le jasmin la nuit), "Hobi yetbadal ytjadad" (Mon amour change et se renouvelle) ou encore "Samra" (Brunette), sont fredonnés en toute occasion en Tunisie, par les petits et les grands, et sont toujours repris aujourd'hui dans le monde arabe, et au-delà.

En Tunisie, il est surnommé affectueusement "Papa Hédi".

Forte de ces découvertes, Claire Belhassine décide d'explorer l'héritage que son grand-père a laissé sur la société tunisienne et sur les membres de sa famille, dont beaucoup ont quitté la Tunisie et se sont éloignés du souvenir du grand-père artiste.

Une décennie de recherches plus tard, passée entre Tunis, Paris et Londres, elle présente un documentaire retraçant en toute intimité la vie du crooner, faite de contradictions, lui qui pouvait à la fois se montrer moderne et traditionnel, qui semblait si proche de son public et si lointain aux yeux de sa famille.

Ce premier long-métrage sorti en salles en Tunisie est au programme de nombreux festivals, en Suède et à Londres, après avoir été projeté à Dubaï et à New York.

La réalisatrice s'est naturellement tournée vers la musique de son grand-père, "que tous les Tunisiens revendiquent comme leur", et a rassemblé témoignages et archives familiales pour retracer la vie hors scène de "l'homme derrière le microphone", jusque-là inconnue du public.

La vie intime de l'artiste est empreinte d'une vision très traditionnelle de la famille, éloignée de l'image de chanteur moderne que son public a gardée de lui.

Il "refusait catégoriquement que ses filles suivent ses traces malgré leurs capacités vocales extraordinaires", raconte Claire Belhassine en voix off dans le film.

Patriarche jaloux, Hédi Jouini avait interdit à Ninette, sa compagne, de monter sur scène et de chanter, limitant sa vie à la prise en charge du foyer.

"La Tunisie est l'un des pays de la région (arabe) où il est le plus facile de vivre en tant que femme, et pourtant, dans le film, les femmes ont une vie très dure. Leurs espoirs, leurs rêves ont été réduits à néant", relate-t-elle à l'AFP.

Cette biographie de Hédi Jouini est "comme une photo déchirée" dont sa petite-fille a "tenté de coller les morceaux, éparpillés pendant plus de cinquante ans".

Le documentaire suit la lente réconciliation de la famille Jouini, déchirée par des conflits sur l'héritage du chanteur. En faisant parler ses proches, Claire Belhassine a mis fin à plus de 15 ans de rupture familiale.

"C'est une histoire personnelle", souligne-t-elle, "mais elle entre en résonance avec ceux qui savent à quoi ressemblent les grandes familles méditerranéennes", et ceux qui ont grandi "en étant à la fois citoyens et étrangers" dans leur pays d'origine.

Car bien que traditionnel, Hédi Jouini avait fait preuve de grande ouverture pour la Tunisie de l'époque en fondant sa famille avec une jeune femme de confession juive, Ninette, de 20 ans sa cadette.

Ensemble, ils ont eu quatre garçons et deux filles, chahutés à l'école en raison de la religion de leur mère et qui ont ensuite pris le chemin de l'exil en Europe ou aux États-Unis.

À une époque marquée par les conflits arabo-israéliens, l'amour de ce couple était si mal vu des deux familles qu'Hédi et Ninette ne se sont jamais mariés, explique dans le documentaire l'un de leurs fils, Farid, le père de Claire.

Ainsi, malgré la "masculinité excessive" que son grand-père imposait à sa famille, la réalisatrice souhaite montrer que "son grand-père était tolérant". "J'espère que le film passera le même message", dit-elle.