« CROISSANCE » , « DÉCROISSANCE » : QUEL MODÈLE DE DÉVELOPPEMENT POUR UN AUTRE TYPE DE SOCIÉTÉ ?

« CROISSANCE » , « DÉCROISSANCE » : QUEL MODÈLE DE DÉVELOPPEMENT POUR UN AUTRE TYPE DE SOCIÉTÉ ?

Rédigé le 24/11/2018
Amadou Lamine Sall


Ce que nous vous offrons ici à lire est un partage de nos rencontres avec le monde de l’économie et le travail de chercheurs chevronnés. La curiosité conduit à tout. La passion du savoir, aussi. Nous n’avons d’autre mérite que d’avoir lu le travail des autres et d’y greffer « ce que nous croyons », au regard de la configuration économique de nombre de pays en Afrique, depuis l’indépendance. Bref, nous avons voulu, avec vous, cheminer dans le questionnement, tenter de croire à un autre système de « progrès » pour nos peuples !

La notion de « croissance » économique, dans son système, son concept, ses théories, serait-elle devenue la tombe, à marche accélérée, de notre quête de développement et de bien-être en Afrique ?  Si l’on consulte les définitions contenues dans les livres ou les dictionnaires de l’économie, on apprend que « la croissance économique correspond à l’augmentation de la production de richesses marchandes. On la mesure principalement à l’aide de l’évolution du produit intérieur brut (PIB). Depuis la révolution industrielle, le PIB a évolué marquant des périodes de hausses plus ou moins fortes et de creux plus ou moins fortes » Nous avons finalement appris « qu’à chaque théorie existe sa contre-théorie et même son “paradoxe” ». Nous nommerons ici deux économistes cités dans nos lectures: Robert Solow, prix Nobel en 1987. Pour lui, “trois facteurs sont constatés: le capital (au sens de l’investissement), le travail et la technologie. Il ajoute que s’il n’y a pas de progrès techniques, on ne peut pas avoir de croissance soutenue”. L’autre économiste est Paul Romer, prix Nobel en 2018. “Il a développé en 1986 une théorie de la croissance endogène. Ses travaux ont démonté que le progrès technique est le résultat d’actions intentionnelles de la population, comme la recherche et le développement, et non plus quelque chose qui évolue spontanément.” Selon Romer, “considérer la connaissance et l’information comme une ressource est ce qui crée de la croissance économique. Contrairement aux  autres ressources, la connaissance n’est pas seulement abondante, elle est infinie. “ 
        
Au final, la question que l’on se pose est celle-ci: peut-on “mesurer différemment la croissance ?”. On a noté que “le PIB comme seul critère de santé économique d’un pays est de plus en plus critiqué et cela est lié essentiellement au fait que le PIB a été créé à une époque où l’activité était essentiellement agricole et industrielle. C’est une mesure de la valeur de la production d’une économie et le PIB montre ses limites sur 3 points, au moins: le changement de qualité des produits. Les services tels que la compétence du personnel et la qualité de l’accueil. Les produits non marchands comme l’éducation et la santé. Conclusion: il ne faut pas confondre la croissance avec le développement qui lui, correspond à l’amélioration globale du niveau de vie d’une population.” C’est cela d’ailleurs, indique une observatrice, qui a conduit un pays comme la France à voter une loi “qui part du constat qu’il ne suffit pas de mesurer l’évolution du PIB pour rendre compte des progrès de notre société si, en parallèle de sa croissance, notre environnement est détruit et notre bien-être dégradé.” Pour soutenir et éclairer une telle démarche depuis 2016, la Loi française oblige le  Conseil Économique Social et Environnemental de publier un rapport annuel qui donne des indicateurs avant la discussion à l’Assemblée Nationale des orientations budgétaires annuelles. Ces nouveaux indicateurs sont au nombre de dix:
⁃ La cohésion sociale mesurée par 4 indicateurs: les inégalités de revenus, la pauvreté en conditions de vie, le taux d’emploi, le taux de sortie précoce du système scolaire.
⁃ La préparation de l’avenir appréhendée par 4 indicateurs: l’effort de recherche, l’endettement, l’empreinte carbone, l’artificialisation des sols.
⁃ La qualité de vie appréciée par 2 indicateurs: l’espérance de vie en bonne santé, l’indicateur de satisfaction dans la vie. Par ailleurs, notons que L’OCDE a développé son “indicateur du Vivre Mieux (Better Live Index) pour comparer la qualité de la vie dans 38 pays et selon 11 critères, dont: le logement, l’emploi, l’éducation, l’engagement civique, satisfaction, équilibre travail-vie, revenu, liens sociaux, environnement, santé et sécurité. “L’objectif de l’OCDE est de faire participer chaque citoyen au débat sur la mesure du bien-être des sociétés et de leur donner les moyens d’être mieux formés et plus engagés dans les décisions qui influent sur nos vies à tous”. 
 
Bien sûr, en Afrique, nos États sont souvent loin de ses objectifs. Nos économistes ne sont pas surtout dans l’innovation et l’audace. Quoique brillants, ils ne sortent pas souvent, dit-on, de leur classique bibliothèque universitaire et des références de leurs maîtres. Il est temps d’opter pour un modèle « accélérateur » de notre développement, mais lequel ? N’évoquons point les ministres des finances africains dont le sommeil est hanté par la colossale masse salariale publique, les caisses noires et fonds politiques à renflouer, les décaissements prioritaires et substantiels relevant de la raison d’État, la fébrilité constante de recherche de trésorerie « liquide, les dettes intérieures qui plombent la marche des  entreprises nationales, la gestion calamiteuse d’une dette extérieure souvent bien dissimulée. Ainsi, l’informel, les ajustements, viennent dérailler le train de l’orthodoxie budgétaire. Voilà comment en Afrique, la maitrise de l’économie devient ingouvernable ! Partout ou presque, nos systèmes pourraient être platement comparés à des détaillants qui achètent chez le même grossiste ! Les multinationales aux gros appétits et fins corrupteurs, les déficits budgétaires, ont encore une longue vie devant eux !
         Le linceul n’a pas de poche, dit-on. Travaillons alors pour le seul intérêt de nos peuples, afin que demain, les livres d’histoire rendent la monnaie à ceux qui ont grandi leur continent !

Le constat de certains observateurs serait que nos taux de croissance en Afrique sont vite engloutis par des dépenses hors budget, faramineuses. À la vérité, pensent-ils, nos dépenses exagérément « informelles » associées à celles budgétairement inscrites, ne peuvent rivaliser avec des recettes fluctuantes. D’où des taxes tout azimut et des services douaniers mis à très rude épreuve. Nous pensons que si le vocable “croissance “ était une femme, nous aurions en face de nous une bien vieille femme, lamentablement usée et abusée. « Nous mangeons notre croissance et la suçons jusqu’à l’os, avant même qu’elle ne soit établie. », dit l’Ambassadeur de Tombouctou. Voilà pourquoi nous devrions étudier, pensent certains, comment opter pour une nouvelle posture économique, en nous installant dans une expérience de système de décroissance, ou tout autre système innovant. Il s’agirait de ne pas suivre le modèle occidental, mais celui qui sied à nos cultures, en prenant soin de nous débarrasser de tout ce qui contribue aujourd’hui à faire de nous de mauvais gestionnaires. Demain n’appartient pas à Dieu. C’est à nous qu’il appartient, d’abord. A nous de le bâtir et de bien le bâtir.

Ce serait dans le système de la  décroissance, pensent certains spécialistes, à tort ou à raison, que l’Afrique construirait plus vite l’avenir de ses peuples. La croissance dans toutes ses élucubrations, formulations et reformulations théoriques, n’aurait finalement servi, depuis nos indépendances, qu’à l’élite politique. C’est elle qui croît, et non les peuples !

Disons-le tout de suite: “la décroissance est un concept à la fois politique, économique et social né dans les années 1970 et selon lequel la croissance économique apporte davantage de nuisances que de bienfaits à l’humanité.” C’est le Club de Rome réunissant des scientifiques, des économistes, des fonctionnaires nationaux et internationaux, des industriels de 52 pays qui s’est fait connaître en 1972 par son fameux rapport “The limits to Growth” (Les limites de la croissance). Ce rapport a établi que : “Le projet de la décroissance n’est ni celui d’une autre croissance, ni celui d’un autre développement. Ce dont il s’agit, c’est de  construire une autre société, une société d’abondance frugale ou de prospérité sans croissance.» 
Les militants de la décroissance affirment que le concept de croissance est devenu un facteur de crise, un obstacle au progrès, et qu’il est possible d’atteindre une prospérité sans croissance, particulièrement dans les pays dits riches. À la vérité, il s’agirait d’une “désaccoutumance de la croissance”. Une sorte de décroissance du nuisible et de croissance de choses appréciables. C’est une combinaison de “moins” et de “plus”. 

Pour s’ancrer dans ce concept de décroissance, nous vous renvoyons à deux ouvrages beaucoup cités dans nos lectures: “Adieu à la Croissance” de Jean Garde et “Décroissance ici et maintenant “ de Fabrice Flipo.  En résumé, « il s’agirait de donner des droits à la nature. Produire moins mais mieux. Pour l’emploi, assurer une balance entre moins d’emplois dans certains secteurs et plus dans d’autres. Rendre gratuit des services comme l’accès à l’eau et l’électricité dans un juste bon usage et taxer fortement les surconsommations. Réduire la pauvreté. Améliorer le développement humain. Fournir un revenu minimum à chacun. Développer les services publics. Pour ce qui relève de l’aspect spirituel, le concept de décroissance interroge la cohérence et l’unité de notre rapport avec le monde. Il interroge les notions d’Être et d’Avoir».

Certains observateurs, chercheurs et acteurs du concept de décroissance n’ont pas manqué de souligner que “La vision que projette la décroissance aura peut-être fait sourire certains d’entre nous, tant le monde que cette théorie propose, semble utopique et déconnectée de notre vision marquée depuis dès décennies par le règne de la croissance.” Il reste que la question que pose ce type de système de développent reste ouverte. À nous de savoir le type de société auquel nous aspirons, non pour une minorité mais pour le plus grand nombre. Serions-nous prêts à des changements majeurs de comportements ? La vérité est que les peuples ne décident pas du modèle économique. Ils laissent faire ceux qu’ils ont élus pour les installer dans la prospérité et le mieux vivre. Devons-nous, gouvernants et gouvernés, perpétuer ce cycle, ou faut-il, ensemble, dans une démarche collective, repenser notre développement en lui fixant des axes prioritaires endogènes qui atténueraient une pauvreté têtue, nauséabonde, inacceptable et si indigne d’un continent aussi riche, malgré tout ce qu’il a déjà enduré, donné, payé ? A chacune, à chacun d’y apporter sa réflexion, sa solution. Défense de se taire ! Défense de ne pas agir ! 

Ce qui est accompli depuis l’indépendance n’est pas à minorer, mais reste chétif. Que ce qui reste à construire désormais pèse et se traduise dans la vie quotidienne des plus démunis. Une route qui désenclave est riche de promesses mais elle n’est pas une marmite qui fume pour faire taire les pleurs d’un enfant affamé et consoler un père nu, une mère épuisée de prières.  

Croissance ou décroissance, d’abord servir le citoyen: se loger, manger, se soigner, travailler, s’éduquer, sont les premiers droits au développement. Aucun autre droit ne prime sur celui-là ! C’est à cela que le système que nous aurons choisi doit s’attaquer. L’Ambassadeur de Tombouctou prévenait: « Le Très Grand Ventre -TGV-, « train » de vie de l’État, doit remorquer « l’âne fatigué» du citoyen. Nos Etats en Afrique comme nos budgets publics doivent donner la priorité à la dignité humaine. Nos élites politiques doivent être mieux éduquées à gouverner avec peu, par respect pour ceux qui n’ont rien. » 

Nous croyons en l’Afrique. Que personne ne vienne nous dire que nos pays sont mal gouvernés. C’est nous qui les avons mis, sans contrainte et sans fouet, par notre suffrage, depuis les indépendances, entre les mains d’hommes périssables. S’ils se sont faits demi-dieu, ils n’ont jamais été Dieu. S’ils ont réussi, nous devons le reconnaître. S’ils ont échoué, nous devons aussi le reconnaître.  Sans ce courage du constat citoyen, nos Chefs d’États ne seraient rien d’autre alors que le reflet de ceux qui les ont élus. Senghor, lui, avait pris les devants: “Chaque matin, quand je me réveille, j’ai envie de me suicider [...] Je n’ai pas tout réussi. Il n’ y a que Dieu pour tout réussir”. En effet, le poids à porter est immense, le remord aussi,  quand on mesure l’espoir de millions de compatriotes qui vous ont tout confié, même si l’on sait que la montagne pour un Chef d’État ne sera jamais totalement gravie. Il reste et il ne faut pas le taire : des dictatures se prélassent encore en Afrique !

Conscients des enjeux auxquels sont confrontées l’économie mondiale et la fragilité éprouvée de nos systèmes de développement en Afrique, ouvrons au-delà des théories économiques, un chemin qui mène à une autre société juste plus équitable, plus humaine !  
La vérité, est que nous ne nous développerons pas en nous battant les uns contre les autres. C’est ensemble, en donnant leur place et leurs mots aux plus audacieux dans l’innovation et la pensée, et parmi eux la communauté artistique entre autres, que nous irons vers le changement, le progrès. Si notre monde politique est atteint d’un cancer généralisé, donnons un peu de la place à ceux qui n’ont que la bronchite, pour emprunter la formule à un éminent écologiste.

Pour finir par un sourire, l’Ambassadeur de Tombouctou aurait dit : « quand un poète s’aventure dans les filets des économistes, il leur est demandé avec tendresse, de le prendre pour un poisson d’eau douce égaré à vite relâcher dans la rivière la plus proche. » 
Notre réponse est que les poètes aiment le sel et n’en meurent pas toujours...
  

Amadou Lamine Sall

Poète - Lauréat des Grands Prix de l’Académie française