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Mauritanie : la démocratie destituée !

Rédigé le 12/08/2008
Amadou Lamine Sall


Notre belle République sœur de Mauritanie vient de rendre à l’Afrique un bien triste service : celui de lui rappeler que l’ère des colonels et des généraux est un printemps bien têtu ! Des gradés ivres de leurs seules ambitions. Ils sont les meubles dorés du pouvoir. On ne les déplace pas. A défaut, ce sont eux qui choisissent leur place. La démocratie a bien mal ! Elle n’aura pas fini de si tôt son chemin de croix face à la  subtilité des tyrannies. Dommage pour cette symphonie inachevée en Mauritanie ! Rien ne saurait justifier un tel coup d’Etat, encore que les coups d’Etat n’ont cure de se justifier, car ce qui les motive ne trouve sa seule réponse que dans la logique close de ceux qui les exécutent. Le peuple et  la communauté internationale comptent toujours bien après. La communauté internationale, comme dirait l’autre, n’a souvent que la grande gueule. Elle hurle souvent dans un grand rien du tout ! Elle aussi à l’œil sur ses propres intérêts. Quant au peuple, c’est « une illusion de plus » comme l’écrivait Benito Mussolini. Il ajoute : « Le peuple est une entité purement abstraite. On ne sait exactement ni où il commence ni où il finit. L’adjectif de souverain appliqué au peuple est une farce tragique. »

Que veut dire dans la bouche de la Communauté internationale « restituer l’ordre constitutionnel ? » Laisser des putschistes s’installer confortablement dans leurs forfaits et  bénir leur choix d’organiser des élections dans « deux ou six mois » selon leur propre agenda, ou rétablir l’ordre constitutionnel antérieur ? Et comment justement le rétablir ? Par les mots ? La force ? Le dialogue ? Voilà comment finissent par passer comme lettre à la poste, les coups d’Etat les plus inacceptables ! Avec le temps, il est arrivé qu’on ait oublié ses Chefs d’Etat arrivés au pouvoir en treillis et bottes avec de nouveaux costumes taillés chez Yves Saint-Laurent. Et la page est tournée. Sans compter ceux qui, se prenant pour plus intelligents, organisent la fiction d’une démocratie sans tache. Et les autres qui, voulant malicieusement justifier leur bonne foi, « tirent sur la plante pour qu’elle pousse plus vite ».  Pauvre de nous !

L’Union Africaine, dit-on, doit jouer le premier rôle. Autant je salue les pas de géant accomplis par notre organisation continentale grâce principalement à l’audace, à  l’opiniâtreté des chefs d’Etat comme Khadaffi de Libye, Maître Wade du Sénégal, et dans une moindre mesure de l’Afrique du Sud d’un Thabo Mbéki moins pressé, autant je condamne son manque de fermeté face à des agissements et des coups de force qui n’honorent pas notre continent. Le départ de Alpha Oumar Konaré, personnalité forte, engagée et cultivée, semble inscrire l’UA dans une phase transitoire où la tiédeur et la mollesse risquent de prendre le pas sur l’intransigeance des actions à engager. Les condamnations ne servent à rien. Elles font même sourire. La Mauritanie était devenue un laboratoire démocratique prometteur et encourageant.  Suspendre le pays des instances de l’Organisation ? Oui, mais cela ne saurait suffire, car il lui sera permis de réintégrer l’UA dés que ses généraux auront placé tranquillement « leur » pion de Président. Cela s’appelle encourager les forfaitures, nourrir l’impunité. Qui disait que « rien n’est plus fragile qu’un Etat reposant sur le consensus ?» Le dénouement du coup d’Etat aux Comores pourrait-il être le même en Mauritanie ? J’en doute. Les obstacles et les réalités géostratégiques  ne sont pas les mêmes. Il est temps de trouver et de mettre en place des mécanismes qui ne puissent donner aucune chance à des putschistes de rester au pouvoir, de parler au nom de leur pauvre peuple et d’installer à leur convenance un Chef d’Etat qui ne serait rien d’autre que leur page.

 

 Aujourd’hui, nous sommes tous des mauritaniens et c’est pour cette raison que nous devons dénoncer sans détour ce qui vient de s’y passer. Il ne s’agit pas d’expliquer les causes du coup d’Etat, d’en tirer des erreurs et des fautes imputées à celui-ci ou à celui-là. L’exigence de réalisme n’est pas de dire que c’est fait et que nous n’y pouvons rien. L’exigence de réalisme, c’est de pousser l’UA, l’ONU et toute la communauté internationale à refuser l’état de fait et de traduire concrètement en actes ce que l’on a cessé de dire depuis le coup d’Etat : rétablir l’ordre constitutionnel antérieur ! Il est temps que quelque chose nous soulève enfin au dessus de nous-mêmes. Il est difficile de « combler le fossé entre la politique et la morale », mais nous devons essayer. Nous sommes nombreux « à faire semblant d’être ce qu’on est pas, à vouloir ce qu’on ne devrait pas vouloir ». A chacun de s’assumer devant son miroir. Dissertant sur la mécanique du pouvoir, l’écrivain et homme politique Edouard Balladur s’interroge : « Pourquoi souhaiter le pouvoir si sa conquête, son exercice requièrent des moyens que la morale réprouve ? » Si l’armée n’est pas républicaine, garante de la nation, si ceux qui ont en charge de la conduire et de l’éduquer dans la noblesse et l’honneur rejoignent imprudemment le camp et le jeu des politiques, il est à parier que la démocratie, incarnée d’abord par la libre expression du peuple, sera toujours en péril.  Je repense ici à Senghor expliquant pourquoi le Sénégal était une spécificité qui échappait jusqu’ici en Afrique aux coups d’Etat : « Nous avons des officiers de haut rang, formés dans les plus grandes écoles militaires du monde. Des officiers instruits, cultivés, maniant même le latin et le grec à merveille. A ce niveau, on ne fait pas des coups d’Etat. Ce sont les petits caporaux qui font des coups d’Etat. » Sédar ajoutait : « La violence est la fille de l’analphabétisme ». En effet, l’on nous dit que le coup d’Etat militaire en Mauritanie s’est effectué sans une goutte de sang, entendu sans violence. Hélas, la violence n’est pas manifeste que dans l’effusion du sang. La violence est aussi dans l’accomplissement du forfait, de la privation de liberté, de la rupture brutale du contrat avec le suffrage universel par la seule volonté d’un groupe d’individus.  Pour ma part, je prie pour que mon pays, quoiqu’il advienne, quelle que soit la hauteur des marées, donne raison au poète, c'est-à-dire que nous gardions une armée vertueuse, nourrie d’une rude morale civique et républicaine.  Ceux qui ont perpétré le coup de force sont en en effet de redoutables analphabètes, des pillards des temps modernes ! Oui, une fois de plus, l’éducation et la formation sont capitales pour un pays. C’est pourquoi à la vérité, il n’y a pas de pays sous-développé, il n’y a que des hommes sous-développés. Les colonels et généraux putschistes mauritaniens en sont les modèles les plus accomplis. Laisser les putschistes organiser de nouvelles élections à leur convenance, serait la pire des farces. On les voit d’ici venir nous dire, la main sur le coeur : « C’est fait, nous avons de nouveau rétabli la démocratie ». De qui se moque t-on ? Combien de fois faut-il à chaque fois rétablir la démocratie et la violer de plus belle ? Quant à ceux qui tentent de justifier ce coup d’Etat en clamant qu’il fallait « sauver le peuple » ou « que la restauration de l’Etat exigeait parfois l’insurrection contre l’autorité établie », nous répondons que l’argument est tendancieux et dangereux. En Mauritanie, il n’y avait pas de quoi sauver le peuple et le Président élu n’était ni un monstre ni un diable ni un démon. La force, la bêtise, l’orgueil, la vanité, l’égoïsme, l’esprit partisan, soupçonneux et présomptueux ont tout simplement prévalu. D’une naissance royale, vous avez plutôt interrompu le fil. Vous avez assassiné la fille démocratie. Elle était pourtant si belle, quoique toujours fragile, inquiète d’elle-même, soumise selon sa nature et son destin à toutes les critiques, tous les risques, les imperfections et les faiblesses. La démocratie est forcément une femme polyandre, sinon elle ne servirait que la dictature et le bon vouloir d’un seul mari, d’un seul camp. Elle a tous les atouts et tous les défauts d’une belle femme.

Nous connaissons tous maintenant les maux de la Mauritanie : ce sont les colonels et les généraux ! C’est une maladie que nous avions détectée, reconnue mais que nous n’avons pas soigné. Nous avons laissé croître la maladie et il est à craindre qu’elle ne devienne incurable. Les militaires ont bien joué de l’habileté. Pourtant, il nous faut refuser la fatalité et la résignation. La recherche à tous prix du consensus ne serait pas la bonne voie. La vérité, c’est « qu’il ne faut pas renoncer à faire la guerre -aux bourreaux de la démocratie-, préférant acheter la paix ». L’Union Africaine, l’Union Européenne, comme l’ONU doivent comprendre désormais que « notre époque exige des décisions audacieuses, inhabituelles et étranges ». Ensemble et résolues, il leur faut « créer les conditions d’un ordre stable » qui ne dépendrait plus du bon vouloir des tenants de la force. Cette nécessité presse et « dés que la nécessité presse, l’audace devient sagesse. » dit-on.

Le droit d’ingérence n’est finalement injuste que pour ceux qui il anéantirait la victoire par l’épée, le pouvoir usurpé, les ambitions, la fortune entrevue, la gloire espérée  ?

Puissent les dieux du désert et les saints de cette terre brûlante de prières sauver la Mauritanie de ses fils impétueux et immatures, malgré les étoiles dorées sur leurs épaules, et qui, au lieu de vaincre et de chasser des armées ennemies, ont mis à genoux et vaincu leur propre pays, brûlé son premier livre d’or à la face du monde et chassé sa gloire de toutes les stèles des mémoires de l’espoir.

 

Amadou Lamine Sall

Poète

Lauréat des Grands Prix de l’Académie française