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Lettre au doyen Amadou Makhtar Mbow

Rédigé le 10/10/2012
Amadou Lamine Sall


S’intéresser à son pays, si cher Président Mbow, c’est tenter de prendre part, humblement, à la construction durable de ses institutions républicaines, de leur crédibilité, leur solidité, leur protection, leur durabilité, leur éternité morale. Mais il doit s’agir aussi de travailler pour le futur, de mettre au monde un enfant qui marchera des siècles avec les générations à venir sans vieillir, sans être démodé. Une Constitutiondont le temps accroîtra la force et l’actualité.Montons plus vite et plus haut. Donnons à chaque Sénégalais le désir de l’oiseau.Une telle loidépasse forcément la nature humaine des femmes et des hommes qui la fondent, parce qu’elle ne parle pas pour le temps de vie d’un être, mais au-delà.Peu d’hommes politiques ont cette opportunité. Très peu d’hommes politiques savent la saisir, parce que le pouvoir est souvent déloyal avec l’avenir, car le pouvoir ne sert que le temps du pouvoir. Camus nous dit que « La vraie générosité envers l’avenir consiste à tout donner au présent ». Mais il y faut un puissant esprit de dépassement, un lucide et transcendant sacrifice. Les hommes politiques qui s’y sont soumis ont des tombeaux parfumés dans le cœur des peuples. Puissions-nous travailler tous ensemble à la lumière de la même chandelle : celle du bien du peuple Sénégalais. Soyons plus des acteurs que des sujets. C’est la proposition aujourd’hui faite à la conscience de chaque Sénégalais.Être gouverné par une mauvaise Constitution, c’est comme traverser la vie sans filet. Il nous faut une solide maison d’assurance. Peut-être que les grandes Constitutions viennent-elles seulement après les grandes calamités ! Ne donnons plus rendez-vous à nos enfants dans l’inquiétudeet  l’incertitude d’une Constitution triomphale alors que rusée et piégée, qui ouvrirait la voie à la tricherie de grands et misérables brigands. Soyons tout de suite « nostalgiques du futur » non en le devançant, mais en le dépassant. Que l’excellence et la perfection soient à peine suffisantes.

             Si on me demandait ce qui me frappe aujourd’hui au Sénégal, chez les hommes politiques, je répondrais: la peur des mensonges. Le peuple ne couvrira plus et ne défendra plus le mensonge.

              Si cher DoyenMbow, le président de la République vous a demandé de conduire une Commission de réforme de nos institutions. Ce n’est ni le courage ni la compétence  de votre équipequi vous manquera. Ce pays sait nous honorer par ses fils qui ont habité tous les foyers ardents de la connaissance. Ce qui nous inquiète, ce n’est pas non plus MackySall, car son projet entre vos mains est d’asseoir des institutions audacieuses et inoxydables aux risques de desservir le prince, posture historique, inimaginable en Afrique, mais que la vraie démocratie commande à travers de grands hommes.Abouti, cela honorerale Président dans la grandeur de sa rupture. Ce qui nous taraudeplutôt, c’est l’emprisonnant esprit de parti qui fait dire qu’un chef d’État n’accomplit de grands desseins dans l’histoire, que contre sa majorité. Mais si le serment se solidifie dansla patrie d’abord, la patrie ensuite, la patrie enfin,nous allumerons alors de nouvelles étoiles pour que le Sénégal soit encore  « plus grand que son nom ».

              Puisse le Président MackySall, dont le discours est jusqu’ici invulnérable, secouer l’histoire, fonder cette 4èmeRépublique dont nousrêvons. La fonder comme le commencement d’une nouvelle civilisation.La fonder comme si elle résumait la question et la réponse de tout un peuple.La fonder comme un raccourci qui réconcilie enfin l’éthique et la politique. La fondersur le socle d’une démocratie non artisanale, non famélique. La fonder surtoutà travers une nouvelle Constitution,comme si cette dernière était la totalité close des rêves de tout son peuple. Une bonne Constitution est la garde rapprochée de l’État contre toutes agressions.La ruse et l’excès de pouvoir nous ont assez dévalisés. Une race de politiciens rares chez les grands carnivores nous a assez désossés. La finalité aujourd’hui est de taille, car c’est d’une nouvelle école de vie politique en société, de nouvelles règles démocratiques et morales qu’il s’agit d’instituer. Le moment est unique ! Un parti peut décider sans méditer. Un chef d’État doit méditer avant de décider. « Un Président n’a pas de sens si l’État n’en a plus ».Par ordre alphabétique, un chef d’État vient après l’État et le peuple, mais les incarne.Il y a, par ailleurs, debout comme une sentinelle désormais, veilleur de jour comme de nuit, notre jeunesse qui a déserté le romantisme, c'est-à-dire l’oisiveté, la passivité, l’ennui et qui désormais refuse de se satisfaire d’une vie politique mensongère et de grands pillards. Contre l’injustice, pareilles à des vagues écumantes, notre jeunesse a aiguisé ses lances mais offre son cœur pour le bonheur et le respectdu peuple.

 

           Pour ma part, cher Doyen, voici humblement exposées ici quelques propositions de réformes de notre Loi Fondamentale:

 

1-La Constitution ne peut faire l’objet de révision qu’une seule fois par référendum au suffrage universel au cours d’un mandat comme de deux mandats.

2- Avant que la Cour ne reçoive en dernier le serment du président de la République, le texte suivant est prononcé : « Avant votre serment, le peuple sénégalais se rappelle de ceux qu’il a élus démocratiquement depuis son indépendance et salue ici, respectueusement, vos prédécesseurs dont Léopold Sédar Senghor, Abdou Diouf, Abdoulaye Wade,… » ( Je peux me tromper, mais il est noble et généreux, que les Sénégalais, ceux qui sont là aujourd’hui et les générations qui suivront après nous dans les siècles et les siècles à venir, n’oublient jamais, qu’importe ce qu’ils ont fait et ce qu’ils ont été, le nom de ceux qui, au sommet de l’État, ont servi leur pays par la voix de leur peuple. Cette mémoire politique doit être vivifiée à chaque fois qu’un nouveau président de la République accède au pouvoir suprême. C’est à notre Constitution pérenne de l’attester comme éducation civique et de l’assumer devant les imprévisibles, imparables mutations de l’histoireet l’impartialité des hommes. Notre Parlement pourrait en faire de même.)

3- La suppression du Conseil Constitutionnel et l’érection d’une Cour Suprême, telle qu’elle existait dans sa splendeur, sa hiérarchie, son contenu, ses missions régaliennes, sa représentation. ( Cette Cour Suprême nous a valu de grands magistrats entrés dans la légende par leur parcours, leur charisme, leur intégrité, leur éloquence, leur indépendance. Il faut que les magistrats nous réapprennent encore non seulement à dire et à élever le Droit, mais à toucher du front les étoiles et ils le peuvent ! ).

4- Les membres de la Cour Suprême seront nommés par le président de la République sur une liste ouverte de hauts magistrats désignés par l’Union des magistrats à la majorité de ses membres plus deux voix.

5- Les membres nommés désigneront en leur sein leur Président à la majorité des voix plus une voix. Le mandat du Président est renouvelable selon le même dispositif de vote.

6- Les membres des autres Cours et hauts Cours de justice seront nommés selon le même processus et le même dispositif que celui des membres de la Cour Suprême.

7- Le Parlement, la Cour Suprême, un regroupement de dix mille citoyens en âge de voter peuvent faire appel à un référendum pour démettre le président de la République en cas de fautes lourdes financières, morales ou ayant posé des actes graves portant atteinte à l’État de droit ou aux droits de l’homme.

8- l’égal traitement pour la recevabilité des candidatures présentées par un parti politique, une coalition de partis politiques, toutes autres candidatures indépendantes. Tous soumettront leur candidature accompagnée de la signature d’électeurs représentant au moins dix mille inscrits domiciliés dans toutes lesrégions, à raison de cinq cents au moins par région.

9- L’institution d’une seconde déclaration de patrimoine du président de la République sortant, avec un rapport de la Cour Suprême accompagné de notification d’un quitus ou refus de notification sur l’ensemble des deux déclarations. Le rapport est rendu public. ( Le quitus délivré par la Cour sera juge ou non de l’honneur du Président sortant.)

10- L’obligation faite au président de la Républiquede faire valider par le Parlement les nominations civiles de haut rang: Premier ministre, ministre, ministre-conseiller, ambassadeurs, président directeur général, directeur général. La décision du Parlement est rendu publique en cas de validation ou non. Elle ne lie pas le président de la République.

11- Tout groupe de l’opposition parlementaire constitué à droit au moins àun poste parmi ceux de vice président du Parlement.

12- Le droit pour tout regroupement de cinquante citoyens en âge de voter de saisir la Cour Suprême pour déclarer une loi anticonstitutionnelle.

13- Le droit pour tout  citoyen en âge de voter d’initier des propositions de lois soumises au Parlement.

14- La qualité de membre du Gouvernement est incompatible avec une double nationalité, un mandat parlementaire et toute activité professionnelle ou privée rémunérée.

 

        Votre équipe habillera mieux en Droit les termes des présentes propositions de réformes.

 

Vous pardonnerez ma naïveté, cher Doyen.Ma confiance, mon invitefaite ici aux hommes politiques à couper la main du diable qui les ceinture bien souvent, vous fera sourire. C’est qu’en vérité, « la politique est la plus grave de nos activités ».Vous excuserez ma soif citoyenne de vouloir devancer l’avenir, de rêver faire du Sénégal, dés maintenant, un reluisant miroir parmi les rares nations au monde à donner à la démocratie un visageinespéré  au 22ème siècle, dans cent ans. Et c’est déjà demain.

          En méditant sur le Coran, la Bible, les enseignements d’Aristote, Rousseau, Montesquieu, Machiavel, Confucius, Serigne Moussa Ka, Senghor, le juge KébaMbaye, Mandela, j’ai la conviction qu’il nous faut une école nouvelle, un pays nouveau, un Sénégalais nouveau et que cela passera par la grandeur de l’État, son exemple et son autorité, c'est-à-dire une Constitution ouverte, juste, forte, équitable et qui ne sert que le peuple et l’intérêt du peuple. Puisse le Président MackySall, le premier, en gouverner le destin.

             Voilà, cher Doyen Mbow, la très humble et très modeste contribution d’un poète fort imprudent, à la consolidation d’un État de droit et de haute responsabilité citoyenne où la plus belle et la moins imparfaite des démocraties rêve de  jeter profondément l’ancre.

Vous voudrez bien la verser aux nobles travaux et réflexions de votre illustre Commission de réforme de nos institutions voulue par Monsieur le président de la République.S’il lit Machiavel, il ne manquerait pas de sourire, car l’incontournable théoricien du pouvoir et de la ruse nous dit: Il n y a pas de conduite plus périlleuse que de s’aventurer à introduire de nouvelles institutions ; car celui qui les introduit a pour ennemis tous ceux à qui les institutions anciennes sont profitables.

             Avec mon affectueuse considération et mes vœux profonds de succès si cher Doyen.

Amadou Lamine Sall
 poète
Lauréat des Grands Prix de l’Académie française