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DISCOURS AU : 1er CONGRES MONDIAL DES POETES ET ECRIVAINS DE LA PAIX

Rédigé le 08/10/2002
Amadou Lamine Sall


        Monsieur le Président de la République du Sénégal,

        Monsieur le Ministre de la Culture

       Monsieur le Représentant  de Monsieur le Ministre des  

                       Affaires Etrangères de France

        Monsieur Le Représentant Spécial du Secrétaire général de l’Onu

        Monsieur le Directeur général de l’Organisation islamique pour

                       l’Education, les Sciences et la Culture

        Monsieur le Représentant du Directeur général de l’Unesco

        Monsieur le Représentant du Secrétaire général de la Francophonie 

                      et de Monsieur l’Administrateur général de la Francophonie

        Monsieur le Président du Centre international des droits et libertés

                       et du développement démocratique du Canada

        Monsieur le Secrétaire Perpétuel de l’Académie Royale du Maroc

        Monsieur le Chancelier de l’Académie mondiale de poésie

        Monsieur le Président de la Panafricaine des écrivains

        Monsieur le Recteur de la Grande Mosquée de Paris  

        Excellences Mesdames et Messieurs les Ambassadeurs

 

        Monsieur le Président de la République, le deuil qui frappe notre pays est porté dans la douleur par tous les poètes,  écrivains et hommes de culture ici présents. Mon ami Wole Soyinka, Prix Nobel de littérature, empêché au tout dernier moment, vous a écrit toute son immense peine. En un mot, ce sont toutes la nations du monde qui portent notre deuil.

         Mais nous sommes un peuple de foi et vous êtes un homme de l’espérance. Les messages sont nombreux et lourds qui disent tous la même émotion devant l’insoutenable sinistre. Et c’est dans cette pénible épreuve que se tient finalement notre congrès sur la paix, comme pour apaiser, pour juguler les fureurs, les adversités de l’histoire et de la nature.

          Monsieur le Président de la République, aux condoléances que les peuples du monde vous présentent, je voudrais ajouter les nôtres, nous tous poètes et écrivains d’ici et d’ailleurs, en ce jour où Dieu dans sa miséricorde pèse le poids de nos pensées affectueuses pour vous et le peuple sénégalais.

           Ce congrès s’ouvre sur les combats de l’avenir. Ils ne seront pas faciles. Mais nous serons plus forts que les épreuves.

         Nous voulons que ce jour et ces assises soient une tribune pour

 rassembler les cœurs et réfléchir, méditer sur le sens élevé et la valeur suprême qu’il nous faut conférer à l’homme. Votre présence ici parmi nous ce matin, Monsieur le Président de la République, malgré votre immense peine, est le point de départ d’un signal pour la reprise de la vie pour le peuple sénégalais.

        

        Chers congressistes,

       voici que Dakar vous accueille donc avec " ce sourire sénégalais qui est le soleil du cœur " selon la belle expression de Léopold Sédar Senghor. Le Sénégal, ce pays qui vous accueille, se veut " un continent de l'esprit " comme dirait Jean-Louis Roy. Ce pays, Monsieur le Président de la République, est un pays à qui ses artistes, ses poètes, ses écrivains ont donné une existence plus importante encore que son existence réelle. Vous avez fini d'ailleurs, par inscrire dans notre Constitution, fait rare dans le monde, que Vous étiez le Protecteur des Arts et des Lettres.

       

        Je ne voudrais pas pour ma part, despiritualiser cette cérémonie au moment où mon pays vit le deuil que vous connaissez et où un pays ami vit sur un autre plan, moins pardonnable, le drame que vous savez. Ce qui nous conforte dans l’idée que nous devons tenter encore et toujours de répondre aux questions de l'âme et de l'esprit, là où personne n'y répond plus.       

         A la vérité, il n y a pas de pays sous développés, il n y a que des hommes sous-développés, pour dire combien la formation et l’éducation comptent !

        Nous continuerons, nous autres poètes et écrivains,  malgré les démons des temps modernes, à croire furieusement en l'homme.

 

" On retiendra du millénaire précédent, écrivait Jean Louis-Roy, l'échec radical de systèmes philosophiques et politiques qui ont nié la primauté de l'esprit. Portés par des appareils de puissance inégalée dans l'histoire, artisans orgueilleux d'exploits scientifiques et spatiaux d'une exceptionnelle vigueur, maîtres de doctrines sociales et économiques conquérantes, ces systèmes-là ont interné les poètes, tenu la main et l'esprit des peintres, arrêté le cadastre des dramaturges et les scénarios des cinéastes. Ils ont figé les consciences dans la logique bureaucratique et idéologique. Ils ont cherché à dissoudre les filiations spirituelles (...). Ces systèmes-là sont aujourd'hui en ruine.Tant de puissances n'ont pu résister à l'affirmation par quelques uns, puis par le plus grand nombre, de la primauté de l'esprit (...) ".

        En un mot, c'est par l'esprit, je veux dire " l'élévation ", que nous bâtirons les chemins de la paix.

 

        Nous voici ici, en terre africaine, pour vivre et rendre possible un rêve. Nous voici venus de tous les coins de la terre riches de nos différences et de nos complémentarités, animés de ce besoin de savoir chaque jour au petit matin ce qui arrive à d'autres hommes. Nous ne devons baisser ni nos bras ni nos cœurs pour ensemble consolider " les fondements de la solidarité intellectuelle et morale de la Famille humaine. »

         C'est la culture qui est le lieu du dialogue, c'est la culture le lieu de l'échange, c'est elle le moteur de " l'intime connexion " entre la politique, le social et l'économique.

 

        Mesdames et Messieurs,

il importe de le rappeler : de ce côté-ci du continent, c'est la poésie, la première, qui a porté le combat de l'Afrique. La poésie a une histoire  avec l'Afrique. C'est elle qui avalisa les politiques avant les conquêtes d'indépendance. Voilà pourquoi  aujourd'hui nous sommes heureux d'allumer ici la flamme de la Paix à partir de la terre africaine. Nous vivons dans un monde où souvent " la mort est moins cruelle que les hommes ". Pour cela et à cause de cela, jamais la poésie ne devrait être absente de nos vies. La poésie, je veux dire l’art de vivre et de concevoir le monde, de recevoir le monde. Bref, une vision du monde vers la Paix    Il s'agit aujourd'hui pour nous de s'aimer ou de périr. Il n'incombe qu'à nous d'accomplir ou de trahir l'espérance de ce qui fonde l'existence humaine.

 

        Chers amis,

ce n'est pas vrai que les questions auxquelles nous avons à faire face ne se posent qu'en termes économique et technique. Si cela était le cas, il y a longtemps que dans les pays développés et dits riches, le chômage, la pauvreté, l'insécurité, l'obscurantisme même seraient éradiqués et bannis à jamais. Autre chose doit guider nos actes. Quelque chose d'autre doit commander notre terre.  Il s'agit de valoriser et   d'honorer  l'homme  en  osmose avec l'épanouissement de l'esprit scientifique. C'est parce que nous n'avons pas voulu nous installer dans un silence d'où naîtrait le doute, que nous aspirons comme communauté pacifique de créateurs, pour aujourd'hui, pour demain et pour toujours, à témoigner et à prendre parti pour que notre terre ne s'épuise dans les guerres et la haine.

 

        j'ai toujours pensé qu'il est plus courageux de faire la paix que de faire la guerre. Le prix de la paix est plus noble que le tribut de la guerre. Nous avons voulu, à travers ce Congrès, en terre africaine, tenter de réenchanter le monde. C'est d'une révolution mentale qu'il s'agit, d'abord par un appétit immense de changement car ce nouveau siècle qui commence est déjà dès sa naissance meurtri par la barbarie. Nous devons placer au cœur du pouvoir politique un vaste appel d'air qui commence par le rêve, l'imagination, le respect des minorités, le partage, l’écoute et l’humilité.

         La paix n'est possible que dans la justice du monde. Si les poètes et les écrivains ont voulu convoquer l'attention des Etats et des Gouvernements et la solidarité particulière du Secrétaire général des Nations-Unies pour la création d'un GRAND PRIX DES NATIONS UNIES  POUR  LA  PAIX, c'est  qu'il  faut  davantage

élaborer les armes de prévention qui pourront nous aider à empoisonner petit à petit l'esprit de haine et de guerre, les intérêts et les élans de mort qui germent et mûrissent dans la marche des peuples. Nous devons bâtir ensemble ces murailles de la paix contre la mort.

 

        Nous refusons de croire dans l'échiquier géo-politique contemporain et en vertu des nouvelles logiques qui structurent nos sociétés, que les politiques, les pouvoirs publics, ont perdu l'initiative historique au profit d'autres assises du Pouvoir, d'autres instances autrement plus efficaces à infléchir la marche des peuples. Nous avons besoin de  l'Etat, de plus en plus dessaisi, contesté et désavoué certes, mais l'Etat doit être préservé, protégé.

        Il n'appartient qu'aux Etats alors de reconquérir la garantie et la crédibilité de leur rôle dans la conduite et la marche favorable de leur peuple.

      Mais, que les créateurs ont donc à nous proposer lors de ce Congrès ? De quoi s'agit-il  véritablement ? Nous avons pensé inviter l'ONU à créer un Prix au plus haut sommet de l'organisation internationale. Une Convention qui sera ratifiée en premier par l'Etat du Sénégal, terre d'accueil de ce premier Congrès, sera soumise lors de nos travaux à votre sanction puis remise par Monsieur le Président de la République du Sénégal, Maître Abdoulaye WADE, à Monsieur le Secrétaire général des Nations-Unies personnellement représenté ici par M. Ahmedou Ould Abdalah, .

     Cette Convention stipule que le Grand Prix des Nations Unies pour la Paix sera créé et remis chaque année dans la première semaine du mois de décembre, au siège même de l'ONU, à un Etat ou un Gouvernement dont les actions en faveur de la Paix et de la stabilité intérieure et extérieure ont été reconnues. Dans la pratique, chaque année, au plus tard à la fin du mois de juin, chaque Etat ou Gouvernement membre de l'organisation internationale, enverra au Secrétariat général à New-York le nom de son candidat au Prix. Il s'agira dans le principe et dans la pratique, pour chaque Etat ou Gouvernement, de choisir un autre Etat ou Gouvernement comme étant son candidat. Aucun Etat ou Gouvernement ne peut s'autoproclamer candidat. Le lauréat sera désigné par un secrétariat interne des Nations-Unies selon des règles et des procédures au-delà de toute équivoque, d'une absolue transparence. Seront aux côtés du Secrétaire général de l'ONU à la remise du Prix un poète et un écrivain délégués dans ce sens, chaque année, par le Comité international issu du Congrès de Dakar.

 

        Mesdames et Messieurs,

comme vous le constatez, il s'est agi pour les poètes et écrivains de tenter de participer  à leur manière, humblement mais résolument et obstinément, à la  recherche,  à l'existence même d'un monde de paix, de concorde et de dialogue. Nous savons que nous ne ferons pas face au désespoir des peuples par des incantations. Tous les autres, économistes, banquiers et maîtres du monde à leurs manières, ne tiendront pas non plus leurs promesses en comptant sur les fruits du capital international si injustement accaparé par la minorité de pays riches. C’est pour quoi, la charge symbolique d’un continent comme l’Afrique nous est nécessaire. Elle comble le temps d’attente. Elle ralentit le processus de désintégration culturelle qui conduit à l’impossible.

    

        On nous a dit que la société moderne est la première aujourd'hui à pouvoir se passer de l'écrivain, qu'elle l'a remplacé par autre chose. Certes, le contexte politique et économique mondial semble avoir balayé tous les repères de l'esprit, installé la pénurie du cœur. Mais n'y croyons pas. La ruine de l'esprit et du cœur, la misère spirituelle sont pires que toute misère politique et économique !

 

            La créativité et l'engagement en faveur de la Paix sont  deux moteurs de l'équilibre de notre planète ayant comme source d'énergie  la liberté pour le bonheur de l'homme. Il n'y a pas de liberté sans droit de l'homme. Il n'y a pas de droit de l'homme sans la Paix . La paix c'est la justice. La plus grande humiliation de l'homme, c'est l'injustice. Il faut rendre ici hommage à toutes les organisations et à tous ceux qui de par le monde ont sacrifié leur confort pour aller sauver des femmes, des hommes, des enfants, des peuples.

 

         Vous le savez, le sous-développement est encore considérable dans le monde. Plus de deux milliards d'hommes aujourd'hui n'ont jamais fait une conversation téléphonique. Alors les avancées technologiques dont on parle sont pour qui ? Il y a des pays où un enfant sur deux n'ira jamais à l'école une seule journée dans sa vie.  Si on ne recherche pas la paix et la justice, c'est à dire si on ne partage pas les savoirs et les richesses du monde, comment préserver notre terre des révoltes, des frustrations, des guerres ethniques, des génocides ?

        Aujourd'hui que l'homme franchit par les sciences et les technologies les murs de l'impensable, il franchit en même temps les limites de l'horreur sur ses semblables.

 

         L'ONU, vous le savez, vient de gagner une grande bataille. En effet, le nom public accordé désormais à un instrument de prévention des massacres de masse a été trouvé sous la formule de " Responsabilité de protéger ". Koffi Anan aura beaucoup fait pour cela et avec un grand courage.  Bernard Kouchner rend hommage à cet acquis en ses termes : " les voies de la Paix se consolident pas à pas à travers l'ONU. Il se forge une conscience de notre responsabilité universelle. Contre les frayeurs de la mondialisation et les simplismes de ses adversaires, contre un libéralisme naïf et un gauchisme archaïque, nous construisons ainsi des réponses crédibles, des alternatives exaltantes, des mouvements militants ". Fin de citation.

 

        Nous devons aider à rechercher les équilibres de la Paix dans les pactes de stabilité et de croissance des politiques budgétaires nationales mais, également, dans la prise en compte des grands ensembles sous-régionaux, régionaux et étatiques. La Paix ne consiste pas seulement à arrêter les conflits et les guerres. Elle est aussi une réponse à la faim, à l'analphabétisme, à l'obscurantisme sans jamais oublier cette écoute et ce respect dus à toutes les minorités culturelles. Il est fort à parier que ce siècle qui commence sera celui du défi des identités et à leur libre épanouissement.

        Les fondements de la démocratie, des droits de l'homme et de la paix doivent être recherchés au fond de nous mêmes et souvent contre nous mêmes, nos égoïsmes et nos vanités.

 

        Nous voici tous au cœur du paradoxe d'un monde qui dit se " mondialiser " qu'autant qu'il se " tribalise ".

       

        Il s'agit, pour nous autres poètes et écrivains de ce monde, de tenter de contenir cette pulsion de mort pour donner la parole à l'amour et au partage.

        Les poètes et les écrivains ont tenté de remplir ici leur mission. Aux hommes politiques, au sens noble du terme, de prendre le relais pour traduire dans les faits l'esprit de ce premier Congrès mondial en faveur de la paix initié par des créateurs et si généreusement accompagné par le gouvernement du Sénégal.

        Nous ne pouvons rien tous seuls. Nous ne pourrons rien tous seuls.

 

        Nous voulons être optimistes dans l'initiative et optimistes dans l'action. Regardons l'avenir avec confiance. Nos responsabilités à tous sont énormes. Chaque femme ici, chaque homme ici compte parce que vous êtes tous ici porteurs d'une espérance et d'une humanité invincibles.

        Inventons ensemble une autre saison de l'histoire !

 

        Monsieur le Président de la République, Vous nous aidez par votre présence et vos actions de tous les jours à refuser de croire encore que les hommes politiques, les hommes de pouvoir, bien souvent, plantent les arbres de l'espoir par leurs branches. En peu de temps, Vous avez beaucoup fait pour l'Afrique . Vous l'avez beaucoup portée. Vous l'avez beaucoup aimée. Vous lui avez donné le meilleur de Vous même. Vous l'avez rendu présente, fière, forte et debout malgré les épreuves, le besoin et son insoutenable misère. Vous avez voulu que de nouveau notre continent soit restitué à l'histoire en participant à la marche du monde. Il faudra au delà d'une ferme et tenace volonté politique commune, beaucoup d'obstination, d'opiniâtreté. La naissance de l'Union Africaine participe heureusement de cette lucidité et de ce réalisme. Continuez la lutte. Avec l'Afrique, nous sommes à Vos côtés. L'Afrique a ses atouts. Son pouvoir de l'efficacité imaginaire et son capital symbolique peuvent agir là où la réalité de ses moyens font pour le moment défaut. Il lui faut cultiver cette mystique dans la marche de sa conquête économique. L'Union Africaine doit être un partenariat de développement, un contrat culturel, social et politique forts. Les obstacles seront nombreux qui seront dressés sur ses routes. Des obstacles visibles, d'autres invisibles. Mais ce qui compte, c'est la foi de l'Afrique en l'Afrique. Sa transcendance et son esprit de travail et de sacrifice.  Le Népad en est une des voies sinon la plus audacieuse parce que la plus imaginative.      

 

        Devant la mondialisation à la fois culturelle et marchande, nous voilà installés dans une lutte d'identité et de compétition. Il faut que l'Afrique " privilégie l'anticipation ", qu'elle modernise son économie et qu'elle soit entreprenante, soudée, pragmatique et intraitable avec la construction de l'Union Africaine. Ecoutons l'écrivain Dominique de Villepin témoigner avec courage et exigence de la longue marche de la France qui, dit-il, " a déjà échappé plusieurs fois au naufrage malgré les obstacles dressés sur sa route : la guerre de Cent-Ans, les guerres de Religion, la Fronde, la Révolution française, la Commune, les deux conflits mondiaux, la décolonisation (...) De la Fronde à Mai 68 en passant par les chocs révolutionnaires et les coups d'Etat, poursuit-il, le passé de la France témoigne d'une propension naturelle à la guerre civile et à la division. Un siècle a été nécessaire pour passer de la Révolution à la République, un autre pour trouver un équilibre satisfaisant entre la démocratie parlementaire et la primauté de l'exécutif (...) " Fin de citation.

 

       En un mot, l'Afrique aussi a besoin de temps pour se construire, s'unir,  et nourrir ses enfants. Cependant, elle doit veiller aussi sur les raccourcis. Ses poètes et ses écrivains, comme des dieux tutélaires, " des verbes de chair ", seront toujours à ses côtés et feront en sorte que " leur silence ne soit pas le marche-pied des dictateurs " et des déserteurs de la démocratie. Car la démocratie c'est déjà le pain de la paix.

           Sans Vous, Monsieur le Président de la République, pourquoi le taire, ce 1er Congrès n'aurait pas vu le jour. En Afrique, en Europe comme dans le reste du monde nous savons combien les Chefs d'Etat fréquentent souvent peu le monde de la Culture. Les poètes et les écrivains s'en portent d'ailleurs mieux. Avec nous, vous avez porté et voulu ce Congrès dès que Vous l'avez su. Votre Ministre de la Culture, admirable de présence à nos côtés, parmi ses pairs, n'en a pas moins fait, malgré la rareté de ses moyens que compense, nous le savons, votre généreuse vigilance et votre confortante complicité avec tout ce qui touche de près ce département ministériel qui est la première voix du Sénégal sur la scène internationale.

 

       Il est toujours malaisé pour un créateur de s'adresser à un homme politique de surcroît quand il s'agit d'un Président de la République. La liberté de l'écrivain cherche souvent à se préserver des certitudes des pouvoirs du Prince. L'un se veut oiseau de basse cour. L'autre se refuse à être l'oiseau de passage. Ce sont deux mondes différents à l'évidence, mais nous savons combien avec vous la complicité est grande, l'affection solide et éprouvée.

 

        Voyez-vous, les poètes et les écrivains ont plus de responsabilités que de pouvoir immédiat. C'est notre vie au quotidien dans l'isolement, l'humilité et le long travail qui nous l'apprend. Nous avons alors besoin de Votre pouvoir politique et institutionnelle pour aller vite. C'est dans ce sens que l'imaginaire des écrivains doit être souvent relayé par l'imaginaire de l'Etat. C'est ce qui différencie, dit-on, la démocratie de la dictature.

         Merci d'être là avec nous Monsieur le Président de la République.  Merci d'avoir compris que " le pouvoir politique est fragile sans le pouvoir culturel ". Nous savons l'affection et le respect que vous portez aux poètes et écrivains de ce cher pays. Vous n'avez pas voulu être un latéral au cœur des préoccupations des créateurs. Vous avez voulu, résolument, être un avant-centre tourné vers l'offensive pour faire gagner la culture. 

 

        Nous savons, il est vrai, qu'il reste encore beaucoup à faire. Vous avez vos " lions de la littérature " et ils gagnent, même s'ils gagnent loin des projecteurs et des hystéries collectives. Ce qui nous préoccupe, c'est comment faire pour ne pas déshumaniser notre terre, pour faire vivre l'esprit et la pensée dans l'élévation et l'accomplissement d'une société ouverte, exigeante avec elle même et créatrice. Ce qui nous préoccupe, c’est comment mener les hommes à ne pas choisir un monde contre un autre, mais bien au contraire, comme le dit Salah stétié, «  tenter de les concilier en forgeant un langage qui leur soit commun ».

     Aux maîtres de la guerre nous voulons opposer les maîtres de la paix.

 

        Léopold Sédar Senghor que Vous avez honoré avec le peuple sénégalais tout entier aimait à rappeler ceci : " que l'indépendance de l'esprit, l'indépendance culturelle en un mot, est le préalable nécessaire aux autres indépendances : politique, économique et sociale ". Il s'y ajoute que la pensée de ce grand fils de l'Afrique a été " globale avant la globalisation ". Inspirons nous de lui mais en le dépassant car comme il aimait à le dire lui même : " Dépassement n'est pas  supériorité  mais  différence  dans  la qualité ".     

 

         Il est difficile pour moi de parler normalement de Senghor. C'est maintenant avec sa mort que sa vraie vie commence. Je retiens de lui deux leçons : l'humilité et la patience dans le travail. Pour viatique, je n'oublierai jamais ce qu'il me répétait bien souvent : " Quand deux peuples se rencontrent, ils se combattent souvent, ils se métissent toujours ".

 

        Si Senghor a été l'homme du " rêve fécondant ", Vous êtes apparu Monsieur le Président de la République comme l'homme de " l'utopie fondatrice ". Votre forte complicité avec le monde de la culture et de la création artistique est un chemin de foi et d'espérance. Et l’histoire s’est souvent bien nourrie de ce monde. L'essentiel est toujours ce qui restera après nous. L'essentiel est ce que nous aurons laissé de durable à nos enfants, à l'Afrique et au monde. Il peut arriver dans nos pays que ce que le Prince fait de grand en matière de culture, soit souvent fait contre sa majorité. Parce que l'urgence du social est brûlante. Parce que finalement tout est prioritaire.  Mais l'ambition d'un Etat n'est pas seulement de construire des citées HLM.

 

        L'histoire aujourd'hui semble retenir très peu les lois et les décrets. Les temps ont changé. Il y a comme un nouveau temps de l'histoire. " Les sursauts paraissent plus difficiles. Le champ de la volonté politique se rétrécit. " Le temps politique n'est pas celui de la mémoire ".  Les hommes semblent moins grands. Les ambitions plus étriquées. Les mythes sont de plus en plus désacralisés. Les héros souvent vite oubliés. Les peuples exigent d'être payés au comptant et tout de suite.  Le romantisme est vite avalé par les réalités quotidiennes, urgentes et glaciales. Le manque d'imagination, l'indifférence, la lassitude et l'affaissement de l'esprit des élites  participent à l'accélération de l'immobilisme et de l'effritement du pouvoir d'inspiration, celui-là même qui est le dernier porteur de flamme. C'est le temps de l'abîme et de la civilisation du doute. Il ne reste alors que l'humilité et les filiations spirituelles en marche pour consolider la mémoire irréductible de l'humanité. Celle qui œuvre pour la Paix , la beauté, le respect et la dignité de l'homme. Et pourtant, et malgré les constats amers, nous devons faire le pari sur l’optimisme !

 

        Si la politique n'emprunte pas son visage à la liberté, à la démocratie, à la paix, il est à parier que ceux qui l'exercent seront les jouets de l'histoire qu'ils font.

 

        Mesdames et Messieurs, chers amis,

 notre  monde d'aujourd'hui semble cruellement manquer de ce qu'André Malraux appelait " la puissance pathétique " et que d'un autre mot Léopold Sédar Senghor nommait " l'émotion ". Notre humanité ne doit pas être la négation du pathétique. Elle a besoin d'avoir un cœur. C'est là " notre plus haut secours contre la puissance des usines " du mal.

 

         Si notre Congrès, et au premier chef les poètes et les écrivains qui l'ont  pensé  et  initié, ont  tenu  à faire de l'organisation des Nations-Unies le lien symbolique et géométrique de leur action par la création du Grand Prix des Nations-Unies  pour  la  Paix, c'est

que l'ONU, forte et fragile à la fois, est notre unique chance, notre unique lien d'espérance pour fédérer nos énergies, nos enthousiasmes, nos volontés de bâtir coûte que coûte un monde conquérant, un monde de paix et d'entente. Gardons la foi des Saints. Quoiqu'il arrive ne perdons pas espoir. Méditons ces mots du poète : " l'homme n'est pas ancien comme le monde. Il ne porte que son avenir ".

 

       Je vais conclure.

 

        Chers amis poètes et écrivains venus de partout malgré souvent le poids de l'âge et un calendrier fort chargé, je vous dis mon amitié, mon attachement et mon affection. Merci d'être venus partager notre rêve commun.

 

        Merci à Monsieur Koffi Anan qui a tenu à nous faire savoir combien il tenait à nos assises. Monsieur Ahmedou Ould Abdallah, transmettez-lui nos respects et notre affection.

        A vous tous ici présents, à tous ceux qui nous ont aidé à rendre possible cet événement historique, à accompagner notre ambition et à partager notre imprudence, nous renouvelons notre gratitude.

 

        " Bien que l'Etat du monde ressemble à l'incendie que Narsès regardait du haut du Palais d'Agamennon en s'inquiétant de voir autour d'elle tant de carnages et tant d'incendies, comme le mendiant nous pourrons lui dire " Femme, cela s'appelle d'un beau nom, cela s'appelle l'aurore "

 

        C'est l'aurore d'une Afrique et d'un monde debout dans l'espérance que je salue en vous tous ici.

Par Amadou Lamine Sall
Poète, 
Président de la Maison Africaine de la Poésie Internationale.